Mammifères
Lièvre des brumes, ou Voleu' d' croix
[...] Les voleurs s’en vont trouver le domestique : la croix d’argent n’a pas de corps du Christ tel qu’il l’avait décrite ! C’est la moitié de la dette seulement qui s’en trouve épongée ! C’est impossible : la croix avait bien un Christ d’argent cloué sur elle lorsqu’elle a quitté le domaine. Il a dû se détacher pendant qu’ils luttaient dans la brume.
Les bandits acceptent de retourner sur les lieux du crime le lendemain matin avec le domestique : s’ils ne retrouvent pas l'effigie du Christ, le domestique subira la même mort.
Dans les brumes du lendemain matin, les quatre bandits et le domestique viennent aux prés de Marmombles. Mais à peine sont-ils entrés dans la brume qu’un cri lugubre retentit, mêlé de cris de terreur [...]
Murin grimaçant
[...] Cette dame de nuit, après ses grands sanglots, était devenue pâle. Non point de maladie mais de triste rancœur : les tâches sur sa robe n’étaient pas un hasard, ni un pauvre malheur arrivé par malchance. Elle en était certaine : durant le grand gala, on s’était appliqué à son humiliation, simplement mais sûrement…
C’est alors que ses larmes se changèrent en sourire, car la nuit qui tombait lui donnait une idée. C’était la Nuit des Morts : elle en profiterait pour tâcher d’autres robes de la sombre et terrible couleur de la peur [...]
Sanglier des cavernes ou Forgeron du Diable
[...] Le mauvais forgeron, trouvant son four vide et froid, tenta de lui rendre flamme à pleines brassées de fagots, de bûches et de coups de pierre, de longues allumettes au soufre noir, de belles lampées de gnôle vieille et fort…rien n’y fit, le Bon Dieu avait mit dans son four un hiver inallumable…
Le rustre prit alors son bâton de longue marche et sa veste à voyage, quitta sa forge grise et marcha lourdement dans la boue du sentier de sa porcherie. Choisit un porc velu, l'attrapa dans ses doigts, le mis sous son aisselle et s’en alla grognant vers les ravins de Ferrailles où, dit-on, se trouvent les seuils infernaux où l’on frappe et se saigne pour demander audience au Cornu-Salopiaud, comme on nomme le Diable en ces pays grossiers [...]
Blaireau de salpêtre
[...] Cette torture lui laissa les cicatrices et les larmes que son poil noir au museau a gardé aujourd’hui. Aussi Ravage le condamna à ramasser le salpêtre pour alimenter les fabriques des En-Bas, mais lorsque le blaireau lui demanda pelle, pioche et chariot, le Tout-Cuireux lui empoigna la langue et la tira fort longue hors de la gueule, avant de la durcir à l’écorce des bois et aux brûlures de braises infernales : voilà comment il lui faudrait trouver et arracher le salpêtre à la terre.
[...]
Pour les hommes de cette rive de la Landrue, le Blaireau de Salpêtre est l’animal protecteur des lames, des armes à feu et des explosifs.
Baudet Bannisseur
[...] Le Baudet Bannisseur est un grand et puissant âne sauvage des campagnes de Malvoisin, à la robe courte et tigrée. Sa taille imposante rivalise avec celle du cheval, et sa rapidité à l’attaque empêche d'apercevoir son ombre qui couvre sa route d’un grand galop. On entend derrière lui claquer sa queue dans l’air, plus longue que celle des ânes des prés, comme un mauvais cocher fouette la chair qui tire les roues.
Le Malvoisinnage le craignait, et le craint encore, tant et tant que la bête fit abandonner des fermes et ruina des hameaux. [...]
En faisant boire le sang du Baudet Bannisseur à son chien, on s'assurera sa fidélité et son courage en protection.
Noirelure
[...] Dans les bois du Crédant court une étrange bête à l’allure proche de la genette, connue dans les contrées chaudes. La Noirelure possède même taille et même corps, aussi même couleur sur ce corps, que ses compagnes lointaines, mais s’orne de curieux atours qui la rendent unique en nos bois. Au milieu de son front se renfoncent la peau et le poil de sorte qu’on pourrait lui voir un troisième œil fermé et couvert de fourrure à la paupière. Quant à ses deux autres yeux naturels, ils sont ceints et ornés de traits noirs et profonds, tel un noble maquillage. [...]
Les anciens de cette partie de la carte disaient jadis qu’elle possède bien là un œil, mais qui ne s’ouvre que lorsque celui qui voit la bête a mauvaise conscience : croiser le troisième regard de la Noirelure et en savoir la couleur rendrait fou.
Reptiles, Oiseaux & Amphibiens
Malandrin des foins
[...] Voici un oiseau bien proche des espèces d’engoulevents qui peuplent les crépuscules d’Europe. De même taille, de même vol et au chant fort semblable, il s’en diffère seulement par deux étrangetés.
La première est celle de son très fin plumage aux couleurs du foin, que les paysans entassent en bottes partout sur la pays quand le mois de mai vieillit, et où le Malandrin se loge de préférence.
La seconde vient de ses yeux, plissés en fentes fines sur un noir regard et cernés d’épais lambeaux de peaux aux airs de cicatrices faites par vilaines lames.
Cet oiseau ressemble à un maudit brigand et en a la sale réputation. [...]
Quand on trouve un nid de Malandrin des foins dans une botte ou un tas de foin, il faut l’y laisser et en prendre grand soin sous peine de mourir égorgé dans les trois printemps suivants.
Maisonnarde
[...] Jadis, une vieille colporteuse qui tenait sur son dos tous ses biens dans un panier d’osier allait lentement par les chemins, demandant l’aumône et un tas de paille ou passer ses nuits. Elle donnait en échange ses bras et ses mains pour les petits travaux des femmes de la ferme : elle portait le lait, raccommodait le linge, passait le balai ou préparait la pitance des journaliers.
Elle restait au même endroit trois jours, puis s’en retournait avec sur son dos son lourd panier, duquel elle ne sortait jamais rien durant tous ses séjours chez ses bienfaiteurs. On la nomma la Maisonnarde. [...]
On dit que la Maisonnarde et la plus vieille poule peuvent se parler, et qu’on peut surprendre leur conversation à quinze heures et à deux heures du matin. Il faut pour cela s’enduire tout entier de jaune et de blanc d’oeuf pour être invisible à leurs yeux, mais l’entreprise est récompensée : elles se disent en secret les lieux où sont enterrés les trésors des fées.
Couleuvre perlière
[...] La servante, en courant dans les ronces, devine un maigre ruisseau qui serpente entre les pierres, le remonte à tâton dans le noir du sous-bois, trouve un amas de pierre d’où bave l’eau vive, le fait s’écrouler, y jette le collier qui la condamne à mort, et reprend sa course vagabonde au hasard des feuillages. Elle est trouvée à l’aube, presque morte de fuite, et pendue par la reine au soleil de midi.
La parure, de la coupable main qui l’avait dérobée à la seule poitrine qui pouvait encore sauver ce décadent royaume, fut perdue dans le vieux cœur de la forêt profane.
Mais les années s'entassèrent sur la fontaine oubliée, et le temps malicieux offrit à ce secret deux yeux, une langue, un long ventre, des écailles… [...]
Chouette Tornevole ou Druchepeste
[...] Dans les vieilles nuits des collines, du temps où les premiers fermiers tiraient les premières moissons des Ramières, une chouette vivait avec ses petits dans un trou du nœud vide d’un saule, au bord de la Ruisse-fée. Les granges et les moulins des Ramières étaient trop neufs et les hommes ne les abandonnaient pas encore : il fallait vivre dans les troncs et les souches, près des mares et des sentiers bestiaux. Là où chassent les diables en tenues de crépuscule quand s’ouvrent chaque mois les battues infernales. [...]
Crapaud trésorier
[...] On dit par exemple que le Crapaud Trésorier prend naissance dans une ronde œuvre de bousier qui lui sert d'œuf et que l'insecte aurait traînée jusqu’à un gisement d’or de la mine. Il n’en sort qu’à l’automne, toujours à l’aube, en s’envolant par ses deux bras piqués de plumes du violet sombre que l’on retrouve sur les scarabées quand le soleil les éclaire [...]
Quiconque tranche et avale tout rond la langue d’un Crapaud Trésorier se fait comprendre de la vermine. Ainsi saint Guirélian a chassé par ses sermons les asticots des cimetières de sa paroisse pierreuse…
Crapaud-moine ou Suce-face
[...] Dans les ruines de l’abbaye de Sainte-Rausse-en-Fosse est né l’amphibien qui évoque partout à lui seul l’effroi des marais. Le Crapaud Moine, ou Suce-Face comme on l’écrit dans les chroniques, est un crapaud brun-pierre, ventre à terre mais haut de gorge, aux yeux maussades. Mais sa dégoustanterie vient du reste de son corps : “de six pattes muni et à gueule dentue de deux crochetons mauvais, il a dessus la teste une coiffure pelée couleur de boue, semblant de tonsure à la manière de nos moines abbés. [...]
Un séminariste gardant sur lui les six pattes d’un même Crapaud Moine mènera belle et puissante carrière dans l’Eglise, mais perdra la foi
Triton écuyer
[...] Le triton écuyer vit dedans l’eau plus qu’hors d’elle, bien qu’on peut souvent le voir dressé en sentinelle sur les rochers mousseux. Hors l’eau, il surveille son domaine moisi. Mais dedans l’eau, comme s’il se souvenait soudain de la faute qui a mené là le premier d’entre eux, il se loge dans les failles, les grottes et les cavernes obscures et malfroides, où nul courant d’eau ne vient mêler la vase. [...]
La peau cuirassée du triton écuyer peut servir à la fabrication de colliers pour les chiens de chasse, qui seront ainsi protégés des morsures.
Stridulations
Papillons des égarés
[...] Du temps des anciennes croyances, avant que l’on élève des clochers en ces terres couvertes de forêts profondes, les peuples des plaines et des bois vénéraient les bêtes. [...]
Mais au temps de l’arrivée d’un dieu crucifié, un chasseur qui avait oublié les croyances de ses pères partit traquer les bêtes du crépuscule. À sa ceinture pendait douze flèches de fer, et dans ses bras trônait un arc de fer. [...] Soudain, au creux de ses yeux, parmi les fougères sombres, il vit trembler un noir pelage [...]
Les ennocées
[...] Les champs de la Gausserie se peuplent au printemps de centaines d’héritiers des Ennocées, ces ronds coléoptères cuirassés de larmes dont les noces devinrent une légende à conter sous les nuages d’avril et de septembre. [...]
Tenir un couple d’ennocées dans sa main ouverte et prier saint Godolin : si elles ne se sont pas envolées avant la fin de la prière, celle-ci sera exaucée.
Si l’on tue une ennocée mâle, on tuera accidentellement quelqu’un chaque année à la même date durant cinq ans. Si c’est une femelle, la malédiction durera sept ans.
Traîne-lames & Porte-bogue
[...] Dessous le châtaignier, il y avait un trou, et du sommet du trou descendait une échelle. L’échelle était de fer et tapissée de rouille, mais l’odeur qui montait des ténèbres sous l’arbre pardonnait le danger. C’était celle d’une pleine hôte de marrons qu’on vient de faire griller ! Le gourmand, en gardant dans sa poche tous ses marrons volés qui alourdissait ses cuisses, entreprit de descendre…
Pendant ce temps nocturne, le frère paresseux dormait dedans son foin, sans voir que les faucilles, les râteaux, les pelles et les faux s’en venaient jusqu’à lui [...]
Cétoine de Jalousie
[...] Lorsque le bijoutier poussait les verrous de sa porte et fermait à clé ses vitrines, les bijoux dans le noir se métaient à parler. Chacun prenait bien soin de vanter les courbes d’or de son voisin, dépréciant élégamment, comme il est d’usage pour les nobles bijoux, la beauté de ses propres éclats. De longues conversations murmurées peuplaient alors la nuit de la boutique close.
Mais un jour arriva parmi les présentoires une parure d’émeraude. [...] A la nuit tombée noire, elle écouta ses sœurs vanter ses vertes majestées. Mais quand ce fut son tour de parler aux voisines, elle ne leur souffla que de pompeux C’est vrai ! ou de ronflants Bien sûr que je suis belle… Pour la première fois dans le peuple de l’or, l’orgueil d’un bijou venait corrompre la noblesse [...]
La vie aquatique
Esturgeon marin et esturgeon braconnier
[...] Ainsi se présentait le vieux moine des mers : il sifflait de sa moustache vers les mouettes qui récoltaient les restes de la marée, il observait la plage d’un long regard en cercle dont il fallait attendre la fin, il éternuait trois fois pour se délier la langue. On pouvait enfin lui parler, en s’approchant d’un pas boiteux, mains jointes au ventre, en souriant toujours, et en complimentant les vagues de les avoir menés jusqu’ici.
Le poisson se trouvait dès lors disposé à discuter longtemps. Et comme il savait tout, les hommes étaient heureux de tout aussi longtemps l’entendre parler.
D’autres ont été moins patients, et l'ont payé tout aussi longtemps [...]